La journaliste Natasha Ehrmann a lancé un podcast intitulé « Récit de voix – Porteurs de Mémoires » dans lequel elle donne la parole aux rescapés luxembourgeois de l’Holocauste. Un travail de mémoire indispensable mais aussi un hommage à son histoire personnelle. Interview.

Le podcast est disponible en français et en luxembourgeois sur toutes les plateformes d’écoute (Spotify, Apple, Amazon Music…). L’enregistrement de Natasha Ehrmann a été subventionné par le Comité Auschwitz Luxembourg et la Fondation Mazalbert, sous l’égide de la Fondation de Luxembourg.

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Vous êtes de confession juive et l’histoire de votre famille, notamment celle de votre grand-père, est marquée par la déportation. J’imagine que c’est cela qui vous a poussé à réaliser ce podcast ?

Tout à fait. Je suis la petite fille d’Arthur Sidney Ehrmann, un maroquinier juif allemand qui a fui Francfort, sa vie natale, dès 1933, pour aller vivre à Paris avec sa femme Annette, juive polonaise, sous une nouvelle identité. Il entre ensuite dans la Résistance puis part dans les alentours de Lyon, sur les traces de Klaus Barbie, alors chef de la Gestapo de la région lyonnaise et en passe d’ordonner la rafle d’Izieu. C’est là qu’il est arrêté en avril 1944 et enfermé à la prison Montluc, où a séjourné Jean Moulin. Soit il est mort là-bas, car on y torturait et fusillait les prisonniers, soit il est parti en convoi au camp d’internement de Drancy pour être déporté à Kaunas, en Lituanie. Toutefois, nous savons qu’il est décédé le 20 mai 1944, le jour de son anniversaire.

Holocauste au Luxembourg

Petite-fille d’Arthur Sidney Ehrmann, un juif allemand entré dans la Résistance en France et décédé en 1944, la journaliste Natasha Ehrmann a enregistré les témoignages de rescapés luxembourgeois de l’Holocauste dans un podcast intitulé Récits de voix – Porteurs de mémoires.

Cette histoire que vous racontez dans l’épisode sept de votre podcast, vous l’avez découverte après la mort de votre père, décédé à l’âge de 55 ans, dont il ne vous avait jamais parlé.

Mon père est né en 1937 et a été caché durant son enfance dans un couvent de jésuites à Paris. Suite au décès de son père, il est devenu pupille de la nation française et a bénéficié d’une éducation. Il est parti étudier aux États-Unis avant de venir travailler au Luxembourg. Il n’a jamais raconté à sa famille ce qui est arrivé à mon grand-père mais il avait fait d’énormes recherches recueillies dans un gros dossier dont je n’ai connu l’existence qu’après son décès. Il n’en a donc jamais parlé, mais il a toujours cherché à remonter l’histoire. J’ai eu envie de parler de mon grand-père et je me devais de faire quelque chose de toutes ces informations. Je me devais de raconter, de laisser une trace, à la fois par devoir de mémoire, mais aussi pour moi-même. Je crois que le déclic s’est produit le 7 octobre 2023 (NDLR : date à laquelle l’organisation terroriste Hamas a lancé une attaque dans le sud d’Israël, provoquant le début de la guerre Israël/Hamas).

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Je crois qu’on ne peut comprendre toute cette période qu’en écoutant des gens qui l’ont vécu.

Est-ce comme ça que vous avez cherché d’autres personnes au Luxembourg pour parler de l’Holocauste, des rescapés acceptant d’enregistrer leurs témoignages ? Les récits de Guy et Danielle Aach, Colette Flesch, Gaston Herz, Gerd Klestadt, Claude Marx et Robert Simon, sans oublier le vôtre, forment ainsi la saison 1 de votre podcast…

Je tenais à ce format audio, non seulement parce que c’est celui avec lequel je travaille, mais surtout parce qu’il permet de véhiculer les émotions. À l’écoute de ces voix tremblantes et fragiles de personnes âgées qui n’ont rien oublié, les images se créent dans notre tête, comme au cinéma. Je crois qu’on ne peut comprendre toute cette période qu’en écoutant des gens qui l’ont vécu.

Je connaissais certains d’entre eux mais pas forcément ce qu’ils avaient vécu. Tous ont accepté de raconter leur histoire à mon micro avec beaucoup de pudeur – parfois pour la première fois, parfois malheureusement pour la dernière fois, comme c’est le cas de Gerd Klestadt, qui nous a quittés très récemment. Je me suis rendue chez eux, dans leur environnement et j’ai passé en moyenne trois à quatre heures à leurs côtés. Je les laissais parler, se confier avec beaucoup de pudeur et avec pour seule trame des dates clés de leurs vies. Il y a eu beaucoup d’émotions, de larmes. Gaston Herz m’a avoué des choses qu’il n’avait jamais dites à personne… Tous les enregistrements bruts seront remis aux familles et au CNA (Centre National de l’Audiovisuel), dont j’ai extrait des podcasts de 45 minutes en moyenne.

Témoignages de rescapés de l'Holocauste au Luxembourg

Récits de voix – Porteurs de Mémoire

 

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ces rencontres ?

Malgré leur sort commun, ils ont tous des histoires tellement différentes. Certains ont été déportés, d’autres cachés, il y en a aussi qui ont pris la fuite jusqu’aux États-Unis… Il y a eu beaucoup de larmes. Ce fut très émouvant d’entendre ces témoignages, d’imaginer le courage de ces personnes. J’ai appris beaucoup de choses sur la résilience aussi, à travers tous ces récits. Et puis ça m’a aidé à comprendre ce que mon grand-père a traversé… Mais ce qui m’a vraiment marqué, c’est que tous, sans exception, sont totalement convaincus que l’histoire peut se répéter, que l’Holocauste pourrait se reproduire. Le « plus jamais ça », ils n’y croient pas car ils constatent tous cette montée de l’antisémitisme en Europe.

Vous annoncez une saison 2 qui donnera la parole aux enfants des rescapés et une saison 3 qui fera parler les petits-enfants…

Oui, l’épisode 7 de la saison 1 fait le pont avec la saison 2. J’y évoque moi-même l’histoire de mon grand-père, mais aussi à travers la voix des nouveaux propriétaires de l’appartement qu’il possédait à Francfort. Bien avant de me connaître, ils ont eux-mêmes enquêté sur lui jusqu’à lui dédier un pavé de mémoire (Stolpersteine) devant leur immeuble. Dans les prochaines saisons, je compte aussi demander à un psychiatre d’intervenir, notamment pour parler de la notion de trauma collectif qu’il me semble intéressant d’aborder.

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Ce qui m’a vraiment marqué, c’est que tous, sans exception, sont totalement convaincus que l’histoire peut se répéter.

Au Luxembourg, le mémorial de la Shoah, le parcours mémoriel proposé par le Luxembourg City Tourism Office dans la capitale ou encore le couvent de Cinqfontaines, où 300 Juifs furent internés avant leur déportation, rappellent le sort des Juifs du Luxembourg durant la Seconde Guerre mondiale. Cela reste discret par rapport à d’autres pays…

Oui, le sujet reste tabou. Le Luxembourg s’est intéressé à la question seulement à partir de 1967 et il y a encore du travail à faire. L’historien Denis Scuto a écrit une étude intéressante sur le sujet, mais peu connaissent par exemple l’histoire du couvent de Cinqfontaines qui est pourtant comparable à celle du Vel d’Hiv à Paris. C’est incroyable. Mais il faut aussi dire que la plupart des juifs luxembourgeois sont morts. Ceux qui vivent ici actuellement, sont arrivés bien après.

Ces « Récits de voix », portés par la douce musique « Shalom Alecheim » (« Que la paix soit sur toi en hébreu »), avaient-ils pour vocation à combler ce manque d’informations ?

J’aimerais surtout qu’il devienne un outil pédagogique, qu’ils servent dans les lycées, que les futures générations l’écoutent pour que l’on n’oublie pas l’histoire. Je crois que ce podcast a trouvé un écho car j’ai été informée par Apple qu’il s’était classé dans les meilleurs podcasts pour les pays francophones. J’ai beaucoup d’impressions sur les réseaux sociaux dès que j’en parle et j’ai eu de bons retours notamment d’un réalisateur allemand et de certaines personnalités locales. À titre personnel, il m’a aussi permis d’exorciser le passé, cette lourde histoire qui est celle de ma famille. Je ne m’en suis rendue compte que récemment et je me sens libérée d’un poids depuis sa diffusion.

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